
Apres etre reste trop longtemps a Bangkok, j'ai donc pris la route du nord, visite Chaing Mai et ses mille temples, fait un arret rapide a Chiang Rai et suis arrive le 25 fevrier a Chiang Khong, sur la rive droie du Mekong. Les formalites accomplies, j'ai traverse les eaux marrons de la "Grande eau" sur une barque pour mettre les pieds a Houay Xai, au Laos, dans la region des mines de saphirs. La Thailande m'a donne l'impression d'un pays tres propre, organise et comparativement aux mois precedents : tres civilise. Je n'ai pas pris le temps de sortir de ma route vers le Laos, mais j'y reviendrais dans quelques mois, pour explorer un peu plus le pays et rencontrer ses gens souriant. Au "pays des millions d'elephants", on sent immediatement un changement, ici finit la belle organisation moderne. J'echange quelques centaines de Bhats pour plusieurs millions de Kip, et je dois repenser l'organisation de mon sac pour y enfouir toutes ces liasses de billets.
Apres quelques pas dans la ville frontiere, je ne resiste pas a la tentation de la baguette, qu'on trouve ici partout. Remarquant le petit fagnion poussiereux accroche a mon sac, c'est en francais que je me fais servir l'addition. Un petit moment etonnant, pouvoir partager quelques paroles en francais avec les locaux. Je rentre dans l'ex-Indochine ou encore quelques anciens des villes de province parle le francais. Le lendemain je monte en bus vers Luang Nam Tha sur une route totalement neuve. La-bas, je savoure un peu plus "l'instant francais" : gaufres, cafe lao excellent, les airs d'accordeon dans les refrains. L'ambiance resonne comme un murmure ou il ferait bon vivre. Je me mets a apprendre quelques mots de lao, qui me paraissent essentiels pour repondre aux sourires des locaux. En flanant dans la ville de 35000 habitants, son allure de grand village et son rythme extraordinairement lent, je devine la pensee lao. Ici, place a l'amusement, on n'aime pas les reflexions trop prenantes ni les discutions acharnees. On prefere s'amuser, ecouter le ble pousser, ou jouer au sport national : la petanque (prononce petang), un autre reste de la France. Je rencontre sur place quelques voyageurs, decides a s'ecarter de la route, seul axe moderne du Laos, pour decouvrir un village a une journee de marche de Luang Nam Tha. On loue ensemble les services d'un guide, qui nous procure par la meme occasion un avant gout de la cuisine locale, pour s'eloigner du bourg et partir sur les sentiers d'argile rouge de la jungle. Apres plusieurs heures de marche, c'est la meme constatation pour tout le monde : l'endroit est verdoyant, sauvage, mais on ne voit pas un animal, a peine quelques insectes, et on n'entend pas un seul chant d'oiseau, mais des detonations nous font souvent tourner la tete. Le laotien est omnivore, il mange absolument tout ce qui peut se manger. Il se deplace rarement sans son fusil, comme je m'en apercevrais plus au nord, et peut vous descendre le moindre moineau, perche dans le seul arbre de la ville. Et quand ce n'est pas un coup de fusil, c'est le bruit d'un arbre qu'on abat qui nous arrete. Le partenaire despotique qu'est la Chine aide son voisin lao pour une contrepartie boisee, et c'est des parcelles de foret entiere qui disparaissent. On arrive en fin d'apres-midi sur la crete, au pied du village, surpris par l'ambiance tranquille qu'il y regne. On deambule, les yeux grands ouverts, pour observer toute la vie qui s'expose et se confronte a la notre. Les cochons qui dorment un peu partout, l'atelier de confection de tissu dont on essaie de comprendre le fonctionnement, les habits des femmes, la poitrine decouverte, et les centaines de perles et pieces accrochees a leur coiffe, l'ecole, et toutes ces constructions d'une realisation aussi simplistes qu'utiles. On trouve refuge a cette societe independante dans la hutte du chef. Notre guide ne parlant pas le language Akka, on s'essaie a des commentaires gestuels sur le temps, le chemin, les cochons, et toutes ces discutions qui doivent, selon nous, faire le quotidien ici. On nous cuisine du riz gluant avec une salade de bambou, l'autre ingredient vital de la vie apres le riz, dont on se sert pour la conctruction des huttes, des paniers, et qu'on trouve aussi au fond de la soupe. Le repas est agremente de cul-sec au lao-lao (alcool de riz) pour ne pas desobliger le chef qui lance des tours de table aussi rapide qu'une Ola d'un stade de football. La soiree passe en tentative de communication, autour d'un chef toujours pret a pimenter la soiree avec son alcool bon a deboucher la pire des canalisations, et du village entier, se poussant a la porte de la hutte pour nous observer, nous, tellement blanc, et nos chaussures, tellement extraordinaires. Un trentaine de paires de pieds akka viendront tester le confort de mes vieilles pompes avec un sourire de gosse pour un jouet, le temps de quelques pas. Couche tot et reveille vers 4h00 du matin, on redescent a la petite ville, epate par la decouverte de ces gens et de leur facon de vivre.
De Luang Nam Tha, la route continue vers Oudomxai, une de ces villes de province ou sorti de la rue principale, on traverse des marches ou l'on trouve tout ce qui doit reste de la faune de la jungle : betes mortes caches au fond de paniers en bambou, avant de traverser une riviere a pied, un champ, marcher avec les buffles d'eau, pour se retrouver sur la seule voie qui innerve le Laos. A Oudomxai, une bifurcation, une route part vers le Nord, l'autre vers l'Est. Je m'engage au nord, vers la province de Phongsali, pour la ville du meme nom. Phongsali n'a rien d'interessant, une petite ville en developpement, une frontiere proche qui appelle plus de chinois. Ici, nourriture chinoise, population chinoise et commercants chinois, bien sur. Pour s'eloigner de la route, il faut se louer les services d'un guide officiel, ce qui signifie ici passer par une agence de tourisme et se retrouver sur un itineraire deja trace... Mais le tourisme en est a ses debut ici, la region est vaste et encore inexploree. Quelques occidentaux croises travaillent pour des ONG favorisant les techniques de cultures et d'irrigation, ou pour les Nations-Unis, cherchant desesperement a remplacer les cultures d'opium devenues illegales pour une agriculture aussi rentable, legale.... Et illusoire.
Tout au nord de la province se trouve Muag Ou-Tai, a laquelle on accedait avant 2000 par la Chine, et relie au Laos depuis par une piste. Le chemin est long par se rendre encore plus au nord, je fais une pause a Boun Noua, juste un hameau de huttes en bambous et de projets francais et europeen pour la construction d'une ecole et d'un dispensaire. Restant dormir a la gare routiere, le chef de gare m'invite a la maison pour un souper au riz gluant, bambous aux piments et viande. Je place les quelques mots de lao dont je m'efforce a apprendre un peu plus chaque jour, et lance en geste quelques sujets de discution. Je deguste la viande, qui a decidement un gout prononce de gibier, avant de presque me casser les dents sur un plomb! Je cherche a savoir de quel animal il s'agit, et il me dessine et me mime un tigre! Je n'en saurais pas plus, la fourrure s'est envolee et la facon de hacher menu la viande ne rend rien identifiable, mais la taille donnee par l'ecartement des mains (1 m a 1.20m) laisse supposer qu'il ne s'agissait pas d'un tigre, et ma conscience environnementale m'y aide.
Le lendemain, j'atteins Ou-Tai, qui ne figure pas sur les cartes touristiques de la region, et ou on compte, je l'apprendrais plus tard, moins de dix visiteurs etrangers par an. La population est a moitie chinoise, soit commercante, et a moitie lao, soit cultivateur. Le port d'un fusil ou d'une Kalachnikov parait tout a fait approprie ici. La nature est extraordinaire, des fougeres geantes, un vert presque phosporescent et un village qui vit en autarcie totale, comme souvent au Laos, utilisant la riviere comme generateur electrique, d'ou sorte des centaines de fils relies a des bobines immergees. Ici, impossible d'etre etranger au monde, on m'accueille et on essaie de m'aider, de me comprendre. Les sourires et les saluts sont cordiaux. On trouve au Laos ce que le tourisme a parfois enleve ailleurs comme comprehension et reconnaissance de l'autre. Je vais au hasard plusieurs heures sur les pistes au milieu des huttes, cherchant un anglophone qu'on m'indique chez des chinois qui m'offre du the tout en fumant une pate orangee (opium?) dans d'enorme bangs (pipe a eau) en bambou, ou chez des Laotiens qui m'offre un verre de Beerlao. Je finis par trouver Khamlay qui travaille pour une ONG francaise et parle un francais parfait, appris a l'ecole a l'epoque ou le Laos faisait parti de l'Indochine. Je lui explique ce qui m'a fait venir ici, il fait le tour de ses connaissances pour trouver quelqu'un qui sera capable de me guider, trois jours durant de village en village dans la jungle. L'un des fils de ses amis est d'accord, on peut partir le lendemain matin. Je suis encore sous le sourire de la tournure pris par les evenements quand le policier du village, accompagne de l'instituteur, l'anglophone desesperement cherche, viennent me trouver pour me faire comprendre que je dois repartir des demain vers Phongsali, et passer le temps restant eloigne de la population. On me sert toutes sortes de boniments pour me chasser vers le sud : population dangereuse, climat incertain... J'en parle aussitot a Khamlay, qui avec son vecu de la repression communiste et la peur inspire par l'uniforme me conseille de repartir le lendemain pour le sud. On ne badine pas avec l'autorite au Laos. Et comme dans la plupart des pays a parti unique, les zones frontieres, qui sont les zones tampon du pays, sont toujours plus surveillees, et peut-etre aussi soumises a repression.
Pour me faire passer l'amertume de la nouvelle, il m'invite a manger un laap (salade de viande crue) chez lui, puis a poursuivre la soiree chez un de ses amis, ou la biere coule a flot quand on evoque la vie de chacun. Lui est parti etudier en Russie sous l'epoque communiste, lui au Vietnam, et celui-la se souvient encore des francais qui occupaient la maison coloniale du village, abritant l'administration francaise. Tous ces souvenirs, evoques dans la hutte en bois et en bambous, ou on trinque a chaque fin de parole sous la lumiere changeante avec les baisses de tension, font ressortir toutes l'authenticite du Laos.
Au petit matin, le policier me guette a la sortie de ma chambre, et me suit jusqu'au bus. Je quitte Ou-Tai frustre par la defaite des libertes d'un pays pretendument ouvert au tourime, mais seulement quand on en suit ce qu'il veut bien qu'on suive...
De retour a Phongsali, je me decide a utiliser la riviere Nam Ou pour rejoindre le centre du Laos. Les voies navigables sont le reseau traditionnel de communication du pays, en voie de disparition avec l'ouverture a la concurrence acharnee des transports sur route.
A Hat-Sa, pres de Phongsali, 5h00 de bateau mene a Muang Khua, puis 3h00 sont encore necessaire jusqu'a Nong Ngol, a 1h00 de Nong Khiaw, ou l'on peut s'assoir a l'arriere d'un tuk-tuk pour rejoindre Luang Prabang, la capitale culturelle du pays.
Le trajet en bateau permet de voir defiler la vie lao, regroupee en village le long de la Nam Ou : les pecheurs, les ramasseurs de crustaces, les femmes a la lessive... Le bateau est le moyen de transport le plus ouvert a mon voyage et encore jamais teste, glisser sur l'eau et regarder le paysage.... Il reste que les bras de fer psychologiques, joues a coup de patience, sous le soleil, devant l'embarcadere, pour negocier un prix raisonnable au trajet, ne sont pas de tout repos. Et a ce jeu la, le laotien gagne souvent. Mais peut-etre qu'ils amplifient la magie du parcours.
La route du sud a fait grossir la proportion touristique dans les villes ou villages, mais jamais on ne change le calme qui y regne. Et a Luang Prabang, a la congluence du Mekong, de la Nam Pak et de la Nam Ou, tout est paisible, propice a une halte de quelques jours avant de partir vers l'Est...
Les photos voyagent doucement depuis la Laos vers chez vous.... Ici 256 k, c'est ce qu'on affiche devant les cafes internet...
A bientot plus a l'est |